lundi 19 décembre 2016

Adelaïde de Clermont-Tonnerre : Le dernier des nôtres (N°1 Dec 2016)

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Adelaïde de Clermont-Tonnerre : Le dernier des nôtres - 2016, Grasset - roman -Grand Prix du roman de l'Académie française 2016.

 Adélaïde de Clermont-Tonnerre est directrice de la rédaction de « Point de vue » et s’est déjà fait connaître en tant qu’écrivain avec son premier roman « Fourrure » publié en 2010 qui fut récompensé par plusieurs prix.

Elle a obtenu avec « Le dernier de nôtres » le Grand Prix du roman de l’Académie française cette année.
Elle nous écrit ici un livre romanesque qui rappelle « les sagas d’antan, sondant inlassablement le rapport des êtres à leur passé ainsi que les enjeux violents de la quête d’identité » (Elle).
Deux époques se chevauchent quasiment un chapitre sur deux : de 1969 à 1978  à Manhattan : un jeune loup, Werner, y a créé avec son ami Marcus une entreprise dans l’immobilier et est amoureux de Rebecca et ils mènent une vie effervescente, libre et joyeuse et de 1944 à 1945 à Dresde, ce même Werner nait sous les bombes et sa mère avant de mourir dit : « Ne changez pas son nom : il est le dernier des nôtres ».
Le destin de cet homme est incroyable et l’auteur nous fait vivre avec passion comment il va découvrir ses origines. Quel est le mystère qui entoure sa naissance ?
Cette histoire nous vaut de très belles pages sur l’amour de Werner avec sa chère Rebecca, sur la vie des jeunes à New-York avec incursion dans l’atelier d’Andy Warhol et  la vie des Hippies dans les années 1970, sur la vie des camps de concentration et la vie des « savants » sous le régime d’Hitler à la fin de la guerre avec l’opération Paperclip, nom de code de la mission qui permit de faire venir illégalement aux USA 1500 savants nazis,  la jalousie entre deux frères, l’un bon et excellent scientifique, l’autre sadique et tyrannique etc…
Le tout  devient un « page-turner » agréable à lire car l’écriture classique est fluide et l’intrigue à rebondissements est bien montée jusqu’au dernier chapitre.  Bon moment de détente.

Metin Arditi : L'enfant qui mesurait le monde (N°2 Dec 2016)

livre l'enfant qui mesurait le monde 


Metin Arditi : L'enfant qui mesurait le monde - 2016, Grasset - roman

Eliot, architecte à la retraite, revient dans sa Grèce natale pour enterrer sa fille décédée d’un accident sur l’île imaginaire de Kalmaki. Il décide de rester sur cette île pour continuer le travail qu’avait commencé sa fille : des recherches sur « le nombre d’or », « la clé de l’art antique et de sa magie ».
Douze années se sont écoulées, Eliot connait tous les habitants de l’île et propose à Maraki, femme de 50 ans, divorcée, pêcheuse à la palangre, de garder son fils, Yannis, un petit garçon pas comme les autres : il est autiste et pour calmer son angoisse, il « calcule tout jusqu’à l’obsession ».
Une belle amitié s’instaure entre le vieil homme et l’enfant. Elle deviendra une grande affection et un plaisir de tous les jours  de se retrouver. L’apaisement de l’enfant et la patience d’Eliot sont magnifiquement étudiés.
Sur cette île grecque, la crise a rendu tous les habitants pauvres et tristes. Lorsque le maire parle d’un immense projet hôtelier au bord de la plus belle baie, tous imaginent sauver l’île économiquement. Mais « l’ordre tranquille de l’île sera chamboulée » (Figaro) et Eliot s’engagera dans un combat passionnant en proposant aux habitants de lutter contre ce projet immobilier.
Metin Arditi a un don pour décrire les êtres, les lieux, le temps qui passe, les sentiments avec une grande sensibilité dans une écriture fluide faite de phrases rythmées et de chapitres courts.
On repense longtemps à ce récit  et surtout à cette histoire d’amitié et de confiance. On ne peut oublier les deux personnages principaux, Eliot et Yannis : « ce roman bouleversant, empreint de sensibilité évoque bien sûr la crise économique de la Grèce  mais dit d’abord comment l’amitié peut libérer ».

Michel Bernard : Deux remords de Claude Monet (N°3 Dec 2016)

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Michel Bernard : Deux remords de Claude Monet - 2016, La table ronde - Roman

 Michel Bernard est un auteur habitué au récit biographique « enveloppant, sensible et fidèle » sur des musiciens, des artistes, des écrivains.

Dans ce livre, il nous « peint » la vie de Monet de façon inattendue car il évoque ses deux remords - on pourrait dire ses deux regrets, ses deux douleurs – un peu « ses fantômes doux et tenaces » qui l’accompagneront jusque la fin de sa vie : son grand ami Frédéric Bazille, peintre (exposition actuellement au Musée d’Orsay) et Camille, sa première femme. Il fait vivre Monet d’Argenteuil à Giverny, avec son atelier flottant, son bonheur de peindre, ses bleus et ses mauves, sa mélancolie.
Dans la première partie de ce récit, l’auteur évoque Fréderic Bazille, compagnon d’atelier et ami de jeunesse de Claude Monet. Il est sous-lieutenant des Zouaves (description de sa tenue magnifique). Il s’engage dès le début de la guerre et meurt très jeune en 1870 lors d’un combat à Beaune-la-Rolande. L’auteur nous fait vivre l’errance du père de Bazille pour retrouver le corps de son fils dans de très belles pages émouvantes. L’auteur évoque les souvenirs communs de Bazille et Monet, leur amitié profonde, leur entraide dans la création de leurs peintures avec beaucoup de précisions et une écriture fluide.
Dans la deuxième partie, l’auteur nous parle de Camille, l’amour de la vie de Monet, devenue sa femme en 1870, son inspiration, « une beauté absolue » et son modèle, particulièrement pour « la femme à la robe verte » qui eut un grand succès au salon de la peinture en 1866. Elle partage avec l’artiste les années les plus difficiles, la gêne pécuniaire, les déménagements en France et à l’étranger (Londres, Pays-Bas) mais elle l’encourage et le supporte avec tant de patience et d’amour. Elle meurt jeune à 32 ans en 1879, peu après la naissance de leur second garçon, Michel.
Ces deux intimes de Monet figurent dans son superbe et immense tableau « Déjeuner sur l’herbe » dont il existe des panneaux au Musée d’Orsay et une esquisse complète au Musée Pochkine à Moscou actuellement et exceptionnellement à la Fondation Vuitton à Paris.
La troisième partie est moins passionnante car plus connu : Monet est vieux à Giverny, perd sa seconde femme Alice et son fils aîné Jean de maladie. Il est entouré de Blanche, la fille d’Alice, qui le soutiendra jusque la fin. Il rencontre souvent son ami Clémenceau : belles description des deux hommes de caractère mais très attachés l’un à l’autre.
L’auteur a une belle écriture juste et sensible et « démonte le mécanisme compliqué et exigeant de l’inspiration créatrice chez un artiste » (BPT)
Les deux premières parties sont très intéressantes : comme une brève biographie de Bazille dont on ne connait pas beaucoup la vie puis comme une biographie de Monet avec sa femme Camille donc de 1866 à 1879. Puis malheureusement on retrouve Monet dans la troisième partie très âgé puis mourant en 1926…Il manque donc quelques années….

Erri de Luca : Le plus et le moins (N°4 Dec 2016)

livre le plus et le moins 

Erri de Luca : Le plus et le moins - 2016, Gallimard - récit autobiographique court. 

Erri de Luca est un écrivain, poète et traducteur italien contemporain. Il a obtenu en 2002 le prix Fémina étranger avec « Montedidio » (récit de son enfance dans ce quartier populaire de Naples) et le Prix Européen de Littérature en 2013.
Je pense qu’il faut connaître Erri de Luca, son parcours, ses origines, sa vie pour bien apprécier ce recueil « inclassable et iconoclaste ».
En 37 petits textes, sur des grands sujets, écrits chronologiquement par rapport à sa propre vie, l’auteur trace sa biographie en nous exprimant « son moi profond » et cela rend ce récit très touchant. Quelques sujets sont moins passionnants que d’autres mais il se cache des trésors de phrases, d’idées, de réflexions sur son enfance, sa famille, sa vie et des remarques quelquefois un peu trop nostalgiques mais positives envers la jeunesse actuelle. Il aborde, entre autres, des sujets comme la liberté rencontrée dans la nature (n’oublions pas qu’il est un alpiniste chevronné), l’entraide et la fraternité entre les ouvriers (n’oublions pas qu’il fut ouvrier), les luttes du monde politique, l’étude de la Bible (n’oublions pas qu’il est considéré comme  un sage et un humaniste) etc…
Bon sujet de réflexion pour chacun.

samedi 26 novembre 2016

Gaël Faye : Petit pays (n°1 Nov 2016)



Gaël Faye : Petit pays - Grasset - 2016 - roman autobiographique

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Lauréat du prix du roman Fnac en début d’automne, faisant partie de la première  sélection pour le Goncourt et maintenant Prix Goncourt des Lycéens, Petit Pays est l’une des découvertes de la rentrée. Gaël Faye est un franco-rwandais, exilé en France depuis 1995, devenu trader à Londres (où il menait « une vie de poisson rouge »…) puis rappeur-slameur en France.
La première partie du  roman (sûrement autobiographique) décrit  le quotidien insouciant d’un petit garçon métis (père français, mère rwandaise) au Burundi. Il mène une vie tranquille et heureuse vers la fin des années 1990 avec belle maison, domestique, copains. Que de belles images de cette enfance : le goût des mangues, la lumière aveuglante, la musique, les senteurs des fleurs, les jeux d’enfants puis de pré-ados. Mais cette insouciance est apparente car il connait les difficultés que sa maman a rencontrées. il nous écrit ce très beau passage : « Les voisins étaient surtout des Rwandais qui avaient quitté leur pays pour échapper aux tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé-tsé, apartheids, viols, meurtres, règlements de compte et que sais-je encore. Comme Maman, ils avaient fui ces problèmes et en avaient rencontrés de nouveaux au Burundi – pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejet, boucs émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie. Des problèmes de réfugiés. »
La séparation de ses parents sera la première ombre et la fin de l’innocence. Commence alors la deuxième partie du roman : l’enfant devient adulte. L’auteur écrit avec puissance et émotion ce franchissement entre les deux mondes. A la même époque ont lieu les massacres entre Hutus et Tutsis. La famille de sa mère sera victime du génocide Tutsis au Rwanda en 1994. L’auteur « parvient à trouver les mots pour l’indicible, à travers le témoignage de sa mère, au cours d’une scène nocturne et douloureuse, sur l’assassinat de ses nièces » (Match)
« A la voix du petit garçon, se mêle celle de l’homme qu’il est devenu 20 ans plus tard ». Il nous dit lorsqu’il retourne dans son pays : « Je pensais être exilé de mon pays. En revenant sur les traces de mon passé, j’ai compris que je l’étais de mon enfance. Ce qui me parait bien plus cruel encore ». Le dernier chapitre est le point sublime de ce roman…très émouvant.
Beaucoup de sujets abordés dans ce roman puissant et dense : l’identité, la peur, le passage d’un enfant à l’âge adulte, le racisme en Afrique, les rapports entre les expatriés et les Africains, les exilés, les réfugiés.