mercredi 19 février 2014

Philippe Besson : la Maison atlantique

LA MAISON ATLANTIQUE  Philippe Besson : La Maison atlantique - Julliard, 2014 - roman français.

Philippe Besson nous écrit un livre superbe, précis qui nous « scotche » du début à la fin : « Ce diable de Besson écrit court, sec, vif à la manière d’un bon polar. Il parvient une fois encore à surprendre et captiver » écrit François Busnel dans l’Express.

C’est un « Huis-clos » entre un père avocat séducteur et son fils de 18 ans. Le fils connaît peu son père, toujours trop pris par son travail, trop occupé par sa vie d’affaires, trop dragueur. Par contre il adorait sa mère avec qui il venait souvent dans cette maison atlantique. Il est encore dans la douleur de sa disparition, deux ans auparavant, probablement morte par suicide, juste après le divorce.
C’est un bel été lumineux et une certaine langueur s’installe, très bien décrite par l’auteur, spécialiste de ces atmosphères troubles. Le père projetait sans doute une réconciliation ou tout au moins un rapprochement avec son fils en venant ainsi dans cette maison en tête à tête. MAIS un jeune couple s’installe dans la maison voisine. Le père drague la jeune femme séduisante : « Voulait-il cette femme parce qu’il ne pouvait pas l’avoir. Enoncé autrement cela donne : l’aurait-il voulu autant si elle avait été disponible ? » «  Son père faisait des SMS avec une ferveur adolescente…C’était une femme à l’autre bout forcément. Et c’était une danse du ventre électronique qui se produisait sous ses yeux » nous dit le fils, On sent le ressentiment de celui-ci envers son père, peut-être de la rivalité, mais surement une incompréhension entre eux.
La tension et la haine montent et la tragédie se met en place. La vengeance du fils est implacable… « La maison est à la fois le théâtre et le témoin silencieux de la folie des Hommes » dit l’éditeur.

On ne peut lâcher ce récit passionnant qui nous tient en haleine jusque la fin, comme un thriller bien ficelé.

On appréciera le joli tableau de Edward Hopper en couverture.

Richard Ford : Canada


CANADARichard Ford : Canada - Editions de l'Olivier, 2013 - roman américain.

Richard Ford a une prédilection pour décrire la « middle-class américaine » comme dans sa trilogie pour laquelle le roman « Indépendance » a reçu le prix Pulitzer en 1996. Dans « Canada », il nous fait un portrait émouvant du jeune Dell Parsons, cet adolescent ordinaire qui vit dans les années 1960 au cœur du Montana à Great Falls,  dont les parents braquent une banque, événement qui fait basculer sa vie…. : Première phrase du roman : « Je vais vous raconter le hold-up que mes parents ont commis »
Dell, devenu professeur d’université vieillissant, à l’âge de 66 ans, nous raconte sa vie à la première personne, faisant parler l’enfant puis l’adolescent qu’il fut et tente de comprendre rétrospectivement le sens de cet événement insensé.
Une première partie nous dresse le tableau de l’ambiance familiale pesante qui règne dans un modeste pavillon de cette ville maussade. Les parents forment un couple ordinaire quoique plutôt mal assorti : Neeva, mère juive, une minuscule femme brune et myope, ayant renoncé à sa religion, est enseignante et vit « un mortel ennui » près de son mari Bev, un grand gaillard souriant, ancien officier de l’US Air Force, qui s’est embarqué dans un trafic de viandes volées. Berner, la sœur jumelle de notre héros, est une adolescente, plus mûre que son frère, plus révoltée, plus forte. Nous vivons le quotidien de cet enfant soumis et « sage »  auprès de parents complètement déboussolés. Cette partie est nécessaire pour comprendre la suite du personnage de Dell… 

Pour cause de dettes, ce ménage s’improvise braqueur d’une banque avec une « naïveté confondante ». Le Hold-up foireux capote et Neeva et Bev se retrouvent en prison. Dell nous dit : « Leurs règles gouvernaient notre conduite et déterminaient tout ce que nous faisions. Maintenant ils étaient partis et leurs règles avec eux. »
Berner fugue comme on pouvait le prévoir et Dell trouve refuge, en passant la frontière, au Canada grâce à une amie de sa mère afin d’éviter les services sociaux et d’échapper à l’orphelinat. Ce sera la deuxième partie de ce roman. En un instant Dell passe dans le monde des adultes pour lequel il n’est pas du tout préparé et doit réagir devant le sentiment d’abandon total. Il va travailler dans le petit hôtel d’Arthur Remlinger, homme mystérieux, charmeur et manipulateur, un « ancien anar américain qui s’est réfugié dans un coin paumé pour fuir son passé », coin sauvage et inhospitalier mais d’une nature magnifique dans le Saskatchewan. Il croisera une infirmière bienveillante, un indien antipathique, apprendra à chasser, à travailler dans cet hôtel dans des conditions précaires. Il nous dit : « C’était une vie entièrement nouvelle pour moi qui n’avais connu que les bases de l’Air Force et les villes dont elles dépendaient, les écoles, les maisons de location…pour moi qui n’avais jamais eu d’astreintes ni vécu d’aventures, qui n’avais jamais passé une journée entière seul »…

 Ce sera l’apprentissage de la vie  face à la solitude, à la cruauté, à l’indifférence des adultes, à la complexité du monde. De plus il sera le témoin et le complice –malgré lui- de deux meurtres qui le mettront dans un grand désarroi. Comment s’en sortir et devenir un autre ? Quelle est sa capacité à se reconstruire ? Comment « accepter et comprendre les choses même si elles apparaissent dépourvues de sens au départ » ? Ce sont des pages magnifiques sur les pensées de cet adolescent devenant adulte.

Dans la troisième partie, Dell est devenu professeur et nous assistons aux retrouvailles poignantes de Dell avec sa sœur qui est en fin de vie. Magnifique conclusion sur l’évolution de leurs deux vies cassées par l’inconscience de leurs parents. Beaucoup de thèmes sont abordés dans ce très beau roman : l’abandon, la solitude, le basculement de la vie, la maîtrise du destin, la capacité à se reconstruire.

Tracy Chevalier : La dernière fugitive

LA DERNIERE FUGITIVETHE LAST RUNAWAY                                                                                                      
couverture anglaise du livre posé sur un quilt                                     



Tracy Chevalier : La Dernière fugitive - La Table ronde, 2013 - roman anglais

« Passionnante échappée dans l’Amérique des Quakers et des esclaves en fuite » : voilà comment est résumé le nouveau roman de Tracy Chevalier qui nous a déjà régalés  avec le roman « La Jeune fille à la perle » en 2002 dans lequel elle mettait en scène la très belle servante du peintre Vermeer et avec « Prodigieuses Créatures » en 2011 où une jeune analphabète devenait paléontologue.

Ici l’héroïne Honor Bright quitte la Grande-Bretagne en 1850 pour rejoindre une communauté de Quakers dans l’Ohio. Après une traversée mémorable et éprouvante, elle va découvrir un nouveau monde et va devoir s’habituer aux mœurs, aux mentalités, aux usages de ce territoire du Middle-West américain et à une vie beaucoup plus précaire. A travers des lettres écrites à son amie Biddy et à sa famille, restées en Grande-Bretagne, on comprend les sentiments de notre héroïne sur l’Amérique : « L’Amérique est une terre si singulière. C’est un pays jeune et inexpérimenté aux fondations incertaines » « On a la sensation que personne n’est là depuis longtemps et que personne ne restera longtemps » dit-elle.
D’une intelligence vive et d’un caractère passionné et combatif, contenu par sa religion et les exigences imposées aux femmes, elle va nous raconter sa vie au quotidien, ses sentiments, ses rencontres : Adam, fermier qui devait épouser sa sœur ; la belle-sœur de celui-ci ; Belle, une modiste atypique ; Donovan, un chasseur d’esclaves fugitifs ; son mari, fermier quaker ; sa belle-mère inflexible et les brodeuses de quilts qui la protègent.

Les rites des Quakers, membres d’un mouvement fondé par Georges Fox en 1648, sont extrêmement biens décrits. Après cette lecture on sera incollable sur la fabrication de ces quilts en patchwork complexe, signature de la communauté quaker et cadeau de mariage incontournable. Ce sont des dessus-de-lit que ces dames confectionnent pour un mariage ou une naissance, généralement c’est une œuvre collective. La passion d’Honor pour la couture lui donne « une force tranquille ». La description des réunions de la communauté est très intéressante. La sévère communauté protestante des Quakers – ou la rigide Société des Amis, comme ils se nomment eux-mêmes – a un culte fondé sur le silence et un lien direct avec Dieu : « Dans le froissement d’étoffe, avec force toussotements et raclements de gorge, les fidèles s’agitaient sur leurs sièges pour trouver une position confortable, leur nervosité physique reflétant l’état de leur esprit, encore hanté par les préoccupations journalières….La qualité du silence se modifiait peu à peu…Les fidèles commençaient à se concentrer sur quelque chose de bien plus profond et de plus en plus puissant. Honor descendait alors en elle. L’inspiration divine qu’elle éprouvait lors des Réunions n’était pas un sentiment qu’elle pouvait décrire par des mots »…édifiant et très beau…
Nous allons assister à le métamorphose d’Honor, qui d’une jeune fille timide va devenir une pionnière hardie. Elle nous fait revoir l’histoire de l’abolition de l’esclavage qui est proche (en 1866) puisqu’elle aide de façon intrépide des esclaves en fuite venus du Sud  à rejoindre le Canada (ce qui déplait à la famille de son mari) et il est intéressant de se remémorer l’histoire du « chemin de fer clandestin » qui était un réseau de routes clandestines utilisées pas les esclaves noirs américains pour se réfugier et aller jusqu’au Canada aidés pas des abolitionnistes qui adhéraient à leur cause.

L’écriture fine et paisible de Tracy Chevalier ainsi que l’alternance de récits et de lettres rendent ce beau roman très agréable à lire, l’auteur sachant à merveille dépeindre la vie, les sentiments et le quotidien de ses héros.

Romain Puertolas : L'Extraordinaire voyage du Fakir......

livre l'extraordinaire voyage du fakir qui etait reste coince dans une armoire ikeaRomain Puertolas : L'Extraordinaire voyage du

Fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea.

La Dilettante-2013 - roman français.







Ce sont les péripéties désopilantes d’un indien fakir Ajatashatru, célèbre dans tout le Rajasthan, qui, grâce à son inventivité et son esprit farceur, est embarqué dans une histoire « abracadabrantesque » puisqu’il se retrouve « coincé dans une armoire Ikéa » qui va être brinquebalée à travers l’Europe et même dans les bagages de Sophie « Morceaux » (le clou du roman, dit le critique de Version Fémina). La description du personnage est succulente « d’âge moyen, grand, sec et noueux comme un arbre avec le visage mat et barré d’une gigantesque moustache » le tout dans un costume de soie grise, une cravate rouge et une chemise blanche !!!! et la tête entourée d’un gros turban blanc : on imagine…

Petit côté plus sérieux : le fakir rencontre des clandestins soudanais et comprend leur combat quotidien pour passer les frontières, se lie d’amitié avec eux et les retrouve…
Ce romancier est un « conteur alerte à l’imagination hautement débridée » et son style plein d’humour est à la hauteur des situations qui nous font éclater de rire ou sourire, surtout au début du roman.

L’auteur travaille dans la Police de l’air et des frontières ou plutôt travaillait car quitte son métier pour se consacrer à l’écriture de romans mais aussi du scénario du film adapté de son roman : « J’écris comme je respire. Je ne cesse d’inventer des histoires » dit-il. C’est un incroyable parcours que vit cet auteur encore inconnu il y a 6 mois : 80 000 exemplaires étaient vendus dès le mois  de novembre 2013 et les droits ont été cédés à 35 pays…
Bon moment de lecture vraiment drôle