mardi 21 janvier 2014

Mario Vargas Llosa : Le paradis - un peu plus loin.

livre le paradis ; un peu plus loin
  

Mario Vargas Llosa : Le paradis - un peu plus loin - Gallimard, 2003 puis en Poche, 2005 - roman de deux biographies


Depuis que Mario Vargas Llosa a été lauréat du prix Nobel de Littérature en 2010, je voulais relire un de ses livres (j’avais lu « Lituma dans les Andes » écrit en 1993, roman assez difficile et noir qui se passe au fin fond du Pérou). Cet auteur a reçu le prix Nobel pour « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées des résistances, révoltes et défaites des individus »…. (tout un programme)

Ce roman « El Paraiso en la otra esquina » a été écrit en 2003 alors qu’il vit en Espagne depuis 1993 et il reconnaît qu’il se sent espagnol autant que péruvien. Il déclare lors de sa conférence le 7 décembre 2010 en tant que lauréat du prix Nobel : « J’aime l’Espagne autant que le Pérou et ma dette envers elle est aussi grande que l’est ma gratitude. Sans l’Espagne, je ne me trouverais pas aujourd’hui à cette tribune ». Il dit avoir été énormément influencé par Balzac pour la densité de son observation sociale.

« Ses récits sont identifiables par un jeu sur la structure, la chronologie et la pluralité des narrateurs » dit un critique : c’est un double récit : un chapitre sur chacun à tour de rôle, le titre aidant bien dans les dates. Beaucoup de « flash-backs » nous renseignent sur l’enfance et la vie de nos deux héros. En effet dans ce livre, il nous romance deux biographies : la vie de Paul Gauguin et la vie de sa grand-mère Flora Tristan, deux destins incroyables, deux personnages hors du commun.

J’ai lu rapidement la vie de Flora Tristan (1803-1844) : c’est une biographie à tendance roman historique. Le tour de France de cette militante féministe et ouvriériste est surprenant. L’auteur nous brosse le portrait d’une femme extraordinaire, impulsive, se battant pour ses idées humanistes, pour le droit des femmes à divorcer, pour le droit du travail en début de 19ème siècle mais son combat reste très « moderne et actuel ». Il dépeint de façon magistrale la société de cette époque, toutes les classes sociales sont étudiées et décrites. On sent beaucoup de recherches sur la société française et la société péruvienne de l’époque. On fait en même temps une petite révision des thèses de Saint-Simon, de Fourrier…

Je me suis beaucoup plus passionnée pour la vie de Paul Gauguin (1848-1903). On s’attache à cet artiste en prenant part à ses tourments, sa folie, sa manière d’aborder les gens et les choses, sa façon d’être odieux ou sublime, d’être créateur ou poivrot et d’être égoïste ou généreux. Le portrait de Gauguin est  exceptionnel : « yeux bleus saillants et mobiles, bouche aux lèvres droites généralement froncées en une moue dédaigneuse et nez brisé d’aigle prédateur ». Le récit commence en 1892 lorsque l’artiste décide de partir à Tahiti. Il y est appelé « Koké » et la description de sa vie là-bas est formidable : couleurs, senteurs, humidité, soleil, le faré, les paysages : « Ce paysage à la luminosité si vive, aux couleurs si nettes et contrastées, à la chaleur et aux rumeurs croissantes, sur le roulement monotone de la mer » : on s’y croirait… L’auteur attire notre attention sur les tableaux les plus connus, chacun ayant une raison d’être fait à ce moment précis dans un état d’esprit particulier : en 1893 « Manao Tupapau » (l’esprit des morts veille), « Papa Moe », un auto-portrait peut-être, « Aïta Tamari vahiné » (la superposition de deux nues), le tableau de sa vahiné peint dans un « halo particulier » dans une atmosphère spectrale magique ou miraculeuse qu’il appellera « Nevermore » car « la fille ne montrera plus jamais cet abandon si spontané, cette nonchalance absolue » puis le tableau que le peintre considère comme son testament artistique « Où sommes-nous, que sommes- nous ou allons-nous » peint en 1897.

Des flashbacks nous raconte sa vie bourgeoise et son mariage avec Mette, une danoise avec qui il a eu 5 enfants, sa vocation soudaine, sa vie à Pont-Aven avec d’autres peintres, sa vie donc à Tahiti, son retour en France  où l’auteur raconte le jugement des autres peintres sur ses oeuvres  tel Pissaro, Degas, Van Gogh , son nouveau départ pour Tahiti et son installation dans son faré aux îles Marquises…

Au cours de la lecture de ce double récit, on se rend compte pourquoi l’auteur  a  rapproché les deux héros : ils sont tous deux en quête d’une forme de paradis qu’ils n’atteindront pas. Ils sont insoumis, en recherche de liberté, individualistes et d’un caractère bien trempé !!!

J’ai beaucoup aimé le style et l’écriture. Cette façon de mélanger la 2ème et la 3ème personne, d’interpeller les héros par des surnoms, de les remettre en place est assez originale et géniale et donne beaucoup de vivacité au texte.

A lire si on aime les vies d’artistes et de personnages historiques.

 

Anne Delaflotte Mehdevi : Sanderling

livre sanderlingAnne Delaflotte Mehdevi : Sanderling - 2013, Gaïa Editions - roman français.


Une ambiance particulière règne durant ce roman d’Anne Delaflotte  Mehdevi.  

D’abord nous découvrons les vastes étendues du Grand Nord où Landry, le héros de ce livre, voyage à la découverte d’espaces grandioses et de contacts directs avec les éléments en se remettant d’une blessure physique et d’un séisme psychologique dû à son divorce. Il y est subjugué par un « Sanderling », petit bécasseau, limicole rondelet qui peut effectuer jusque 20.000km entre le Groenland et l’Afrique du Sud en passant par Quiberon tous les ans. On retrouvera ses congénères plus tard dans le roman. Landry rentre chez lui pour retrouver ses racines lorsqu’il se sent assez solide pour aborder les siens. L’auteur dit aimer aborder le thème du besoin de nous ressourcer près de notre Maison  ou de notre village natal.

Ensuite donc nous découvrons la campagne du Perche (je pense) recouverte de cendres venues d’un nuage dû à l’éruption d’un volcan en Islande.

A cause de cet événement climatique, un genre de huis-clos va s’instaurer dans le village entre Landry, agriculteur, et ses enfants (il vient de divorcer), sa mère d’adoption, le cousin Merlin et sa famille, agriculteur aussi, la tenancière de l’unique café du bled, la propriétaire du manoir caché à l’orée du village et Germain, l’ami de Landry, connu dans le Grand Nord, chercheur en biologie cellulaire, venu se réfugier en France.

Le monde agricole est extrêmement bien étudié et les discussions entre les exploitants agricoles très approfondies : agriculture « raisonnée », agriculture « bio », élevage des vaches, des poules, des pigeons… Tout cela mis en suspens à cause des cendres et du manque de soleil, l’environnement étant chamboulé par cette catastrophe.

Rester ou partir ? Tous les villageois se posent la question mais une camaraderie, une entraide extraordinaire vont unir les habitants de ce village qui va s’organiser pour faire face….je n’en dis pas plus….

L’auteur survole un peu trop les expériences qui sont faites alentour pour survivre sous ce nuage et les problèmes énormes que peut soulever la migration de toutes les populations du Nord et de l’Est de la Terre….

Beaux exemples de solidarité, de retour aux valeurs essentielles, d’amitiés sincères avec des personnages très attachants.

Très beau livre sur la vie agricole et sur la nature humaine.

Grégoire Delacourt : La première chose qu'on regarde

livre la premiere chose qu'on regarde

Grégoire Delacourt : La première chose qu'on regarde - Lattès, 2013 - roman court : coup de griffe

  Après « La liste des envies » qui nous avait beaucoup plu, voici « La première chose qu’on regarde » du même auteur. « Cette chose » sont les gros seins pour lesquels notre héros, ouvrier garagiste, en Picardie, fantasme.
Il va encore plus en rêver en ouvrant la porte de sa petite maison au bout du village à « Scarlett Johansson » qui lui dit fuir les projecteurs… Evidemment elle n’est que le sosie de la célèbre actrice et vit très mal sa ressemblance.
Ces deux êtres cabossés par la vie vont vivre une « love story » touchante mais je ne me suis pas laissée envoûter…Après un début plein d’humour, l’histoire s’essouffle. Seule, une  écriture « belle, innocente et tragique » sauve cette « fable ultramoderne » (dixit l’éditeur).
L’auteur dit en parlant de son roman : « Il faut regarder les gens comme ils sont, pas comme on les rêve » : à réfléchir sur ce message !!!

Jean-Christophe Rufin : Le grand Coeur




livre le grand coeur

Jean-Christophe Rufin : Le grand Cœur –2012, Ed Gallimard – Poche, janvier 2014 - roman historique. Prix du roman historique 2012

Jean-Christophe Rufin, écrivain académicien, écrit les mémoires imaginaires de Jacques Cœur en nous livrant « une épopée moyenâgeuse pleine de panache ». Il lui a fallu beaucoup d’imagination pour écrire 500 pages bien serrées sur la vie de cette homme dont on ne sait pas tant de choses…Ecrit à la première personne, ce qui rend ce roman très intimiste, ce récit est conté par Jacques Cœur lui-même : c’est une sorte de bilan de sa vie. Il fut marchand, négociant, banquier, armateur mais aussi Grand Argentier du Roi Charles VII, membre de son conseil, diplomate, seigneur et enfin Amiral de 1400 environ à 1456.


L’écriture extraordinaire de l’auteur réussit à nous faire aimer notre héros et à le réhabiliter car il lui voue beaucoup d’admiration.

Les trois grandes passions de Jacques Cœur sont décrites merveilleusement et on se régale en lisant cette littérature romanesque.

-        Passion pour l’Orient : les descriptions et la découverte de Damas sont magnifiques et hautes en couleurs, Jacques  Cœur étant surpris de tant de raffinements.

-        Passion pour Florence où il découvre l’art et le luxe.

-        Passion pour Agnès Sorel, la Dame de Beauté, première favorite royale dans l’Histoire de France, décrite avec délicatesse, précision d’après un tableau de Jean Fouquet peint dans les années 1440, la montrant « d’une beauté saisissante ».

Ce livre est enthousiasmant grâce à son style : « Il a la puissance d’un roman picaresque, la précision d’une biographie et le charme mélancolique des confessions » nous dit l’éditeur et il nous fait découvrir le Moyen âge au seuil de la Renaissance, période peu traitée en littérature.

Un seul bémol : quelques passages au milieu du livre sont vraiment très longs et répétitifs et le récit s’essouffle un peu dans la deuxième partie….